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Ithaca : expérimentation de la vidéo volumétrique au Cerfav

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David Arnaud nous livre son témoignage sur l’expérience menée avec Ithaca sur les dispositifs immersifs en lien avec les pratiques artisanales. Les expérimentations autour de la numérisation des gestes portent cette fois sur la capture vidéo volumétrique et l’utilisation d’hologrammes.

Ithaca : Immersion & Training with Holograms for Art, Craft and Audiovisual

Ithaca est un projet porté par French Touch Factory, financé par l’Etat dans le cadre de France 2030, et cofinancé par la Commission Européenne dans le cadre du programme Europe Créative. Son ambition : développer une solution de capture vidéo volumétrique abordable, transportable, accessible pour les structures qui ne disposent pas des budgets et infrastructures des grands studios. Là où les systèmes traditionnels nécessitent plusieurs dizaines de caméras haute résolution, des espaces dédiés et des équipes techniques spécialisées, Ithaca propose une approche légère basée sur des caméras de profondeur RGB-D (Azure Kinect ou Orbbec Femto) et vise le streaming volumétrique en temps réel. Après plusieurs années de développement, le logiciel est sorti dans sa version 1.0.

Avant la sortie officielle, le Cerfav a participé à l’amélioration du logiciel en qualité de bêta-testeur. C’est dans ce contexte que le Cerfav a proposé d’accueillir une expérimentation terrain, non pas pour valider un usage définitif, mais pour comprendre comment cette technologie se comporte au contact des métiers d’art du verre.

Installation du dispositif au Cerfav pour capturer des gestes de vitrailliste (coupe de verre).

Quand l’important n’est pas la performance mais le processus

J’ai installé trois caméras RGB-D dans un atelier vitrail improvisé en novembre en compagnie de Sarah Lounici, en apprentissage au Cerfav. Deux ordinateurs, de nombreux câbles qui serpentent entre les établis, et cette question qui structure notre demi-journée : « qu’est-ce qu’on va apprendre en essayant d’installer et de capter cette fois ? ». Car c’est bien là le sens de cette expérimentation : prendre le temps d’installer, de tester, d’observer, de comprendre les limites et les possibles.

Je ne suis pas un technicien spécialisé comme l’équipe de French Touch Factory, mais un chargé de projet qui teste les outils numériques depuis des années, et également un ancien verrier qui questionne la transmission des savoir-faire.

 J’installe donc le dispositif, en tâtonnant, en ajustant les angles de caméras, en vérifiant la synchronisation avec obsession… C’est précisément cette posture, entre expertise du métier verrier (une technique) et apprentissage d’un outil numérique (une autre technique), qui fait l’intérêt de l’expérimentation. On n’est pas dans la démonstration contrôlée d’un produit fini, mais dans l’épreuve concrète d’une technique.

Le verre, cet adversaire invisible

Le vitrail, c’est beaucoup de verre coloré, transparent ou peint. Techniquement, c’est presque l’adversaire parfait pour une caméra de profondeur qui mesure les distances par émission et réception d’infrarouge. Le verre peut réfléchir, réfracter ou laisser passer ce rayonnement de manière imprévisible. Ajoutez à cela un éclairage d’atelier qui n’est pas pensé pour la capture volumétrique – néons industriels, lumière naturelle variable selon les heures, reflets sur les surfaces vitrées – et vous obtenez un défi corsé même dans des conditions d’installation optimales.

C’est précisément dans ces conditions réelles qu’on teste la robustesse d’une technique. Les métiers d’art se pratiquent peu en studio aseptisé avec fond vert et éclairage contrôlé. Ils habitent des ateliers parfois centenaires aux plafonds hauts ou très bas, des espaces où les établis portent les traces de décennies de gestes répétés. Si un des usages possibles d’Ithaca doit servir à documenter des savoir-faire, autant se confronter immédiatement au contexte réel.

Pendant une journée et demie, nous avons capturé de courtes séquences. Les données volumétriques sont massives, plusieurs gigaoctets pour quelques minutes de capture. Le traitement informatique est lourd, les fichiers difficiles à manipuler. Cette lourdeur n’est pas anodine : elle structure entièrement la manière dont on peut travailler avec l’outil. Quelques minutes ici et là, des gestes précis, répétés plusieurs fois pour multiplier les chances d’obtenir une séquence exploitable. La découpe du verre au coupe-verre, le grugeage des pièces, le mouvement des mains qui saisissent les morceaux colorés, les positionnent, les ajustent. Au-delà du geste technique lui-même, quelque chose d’inattendu apparaît dans ces séquences volumétriques : une présence spectrale qui émerge de la reconstruction 3D, précisément là où la technique s’épuise.

Séquence de travail du vitrail avec Sarah Lounici, captée en vidéo volumétrique au Cerfav avec la solution Ithaca.

Spectralité et présence volumétrique

Car voilà surgir « le pas de côté » : au-delà de la question du fonctionnement, ces captures créent quelque chose d’inattendu sur le plan esthétique.. Elles produisent des présences hybrides, ni tout à fait hyperréalistes et ni complètement synthétiques en 3D, qui habitent un entre-deux dans une décontextualisation troublante. Cette qualité spectrale de l’hologramme – présence-absence, ici-ailleurs, vivant-enregistré – évoque la figure derridienne du spectre1 ou encore l’hantologie2 de Mark Fischer et prend tout son sens dans le contexte des métiers d’art. Car ces gestes portent déjà en eux une forme de hantise : la nôtre, et celle de tous les artisans qui les ont transmis, répétés, ajustés, modifiés au fil des générations. Le vitrail que nous capturons aujourd’hui charrie avec lui des siècles de gestes similaires, de postures héritées, de savoirs corporels sédimentés et de travail.

Sarah est restée essentiellement sujet d’observation durant cette expérimentation. Son corps au travail, capturé sous trois angles simultanés, génère dans la reconstruction 3D une forme de présence paradoxale : plus on peut tourner autour de l’hologramme, examiner le geste sous différents points de vue, plus on prend conscience de ce qui échappe. La transparence du verre, les conditions d’éclairage non optimales, la résolution limitée des capteurs créent des zones floues, des artefacts, des moments où la reconstruction hésite ou se désagrège partiellement. Mais c’est justement dans cette similitude-altérité que quelque chose se révèle : la vidéo volumétrique ne produit pas une archive exhaustive du geste, mais plutôt une trace spectrale, un relevé incomplet qui pointe vers ce qui résiste à la capture.

Zoom sur le dispositif Ithaca.

Au-delà de la performance technique

Les résultats sont relatifs, il faut l’assumer pleinement : la qualité de reconstruction souffre des conditions d’installation, de mon manque d’expertise technique spécifique sur Ithaca, de la transparence du verre qui perturbe systématiquement les capteurs de profondeur (celle-là c’est ma préférée). Le traitement après capture reste complexe, chronophage, inaccessible aux artisans qui n’ont ni le temps ni les compétences informatiques pour reconstruire leurs propres données. Il faut un tiers, un médiateur technique. Ces contraintes constituent aujourd’hui le principal obstacle à une appropriation directe de l’outil.

Mais ces limites parlent de quelque chose d’essentiel : les métiers d’art ne sont pas de simples terrains d’application des usages. Ils constituent un banc d’essai expérimental exigeant, celui qui force les outils à se confronter à la complexité du réel. Leurs contraintes matérielles – transparence, reflets, gestes infimes, environnements non contrôlés, moyens – testent les technologies numériques bien au-delà de leurs cahiers des charges initiaux.

Cette expérimentation au Cerfav illustre cette dynamique : une technologie en maturation qui se teste au contact de savoir-faire, dans des conditions réelles d’atelier. Le fait que l’installation ait été réalisée par un praticien inexpérimenté plutôt qu’un technicien spécialisé fait partie du protocole. C’est ce que pourrait être un futur d’Ithaca : un formateur qui installe le système pour capturer un geste, sans équipe technique dédiée.

Avec aussi la perspective de streaming volumétrique en temps réel qui ouvre des possibles concrets : formation à distance avec présence volumétrique, analyse gestuelle collaborative à plusieurs experts distants, documentation patrimoniale de techniques en disparition. Au-delà des applications pratiques, l’expérimentation ouvre un questionnement fondamental : que transmet-on vraiment en capturant un geste en 3D ? Quelle part de l’expérience sensible, de l’intelligence corporelle, de la relation à la matière passe dans ces données spectrales ?Les métiers d’art rappellent que documenter un savoir-faire n’est jamais simplement « enregistrer » quelque chose de déjà disponible. C’est construire un point de vue, choisir le visible et l’invisible, négocier avec les limites des dispositifs techniques qui sont de la matière. Cette expérimentation ne produit pas une documentation exhaustive des gestes du vitrail – ce serait absurde. Elle produit une archive partielle, qui témoigne autant de ce qui a été capturé que de ce qui résiste à la capture. C’est précisément cette honnêteté dans les limites qui en fait un matériau intéressant pour penser la place des technologies dans la transmission des savoir-faire.


  1. Derrida, Jacques. Spectres de Marx : L’État de la dette, le travail du deuil et la nouvelle Internationale. Paris : Galilée, 1993. ↩︎
  2. Fisher, Mark. Spectres de ma vie : Écrits sur la dépression, l’hantologie et les futurs perdus. Traduit par Marin Denèle et Thibaud Wauthier. Paris : Éditions Divergences, 2019. ↩︎

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