Entretien avec Freddie Hong · Résidence de Richard Meitner au Cerfav

Du 13 au 17 avril 2026, le Cerfav a reçu Freddie Hong avec Richard Meitner dans le cadre de la résidence de ce dernier, designer et artiste verrier dont le travail est reconnu dans le monde entier. Ensemble, ils vont concevoir un lustre qui sera exposé place Saint Marc à Venis en septembre 2026, lors de l’événement “Murano illumina il mondo ». Nous sommes allés à la rencontre de Freddie Hong afin d’en savoir plus sur le design interactif, et son alliance au travail du verre.
L’entretien
Pouvez-vous vous présenter ?
Je m’appelle Freddie Hong. Je suis artiste et enseignant, basé à Londres. Je suis originaire de Corée du Sud. J’ai d’abord suivi une formation d’architecte, mais en travaillant dans ce secteur, je me suis vraiment intéressé à la technologie et aux outils numériques qui facilitent la conception, ainsi qu’aux machines qui nous aident à concrétiser nos projets. J’ai alors consacré de plus en plus de temps à travailler avec la technologie plutôt qu’à concevoir des bâtiments et à utiliser des procédés analogiques. Je suis devenu technologiste. J’ai suivi un master en arts computationnels à Goldsmiths, Université de Londres, où artistes et designers apprennent la programmation. J’ai ensuite fait un doctorat sur l’aspect technique de cette discipline. C’était une façon de devenir interdisciplinaire.
Votre travail artistique met en lumière la relation complexe entre les humains et les machines. Quel rôle jouent le corps et les émotions dans ce contexte ?
Dans la plupart de mes installations et œuvres d’art, le corps occupe une place centrale. En effet, toutes ces œuvres cherchent à inviter le public à interagir directement, que ce soit physiquement ou de manière plus émotionnelle. L’œuvre existe grâce à cette interaction. Lorsque le corps bouge, les émotions suivent ; les deux sont donc très importants. J’ai réalisé une œuvre particulière intitulée « Algorithms in Reflection », un miroir interactif doté d’une IA qui ne permet aux gens de se voir que lorsqu’ils lui sourient ou qu’ils lui montrent leur chagrin. Et celle-ci interroge intensément vos émotions. Donc oui, les deux sont très importants pour moi.
Vos installations laissent-elles place au hasard ou à la subjectivité ? L’objectif est-il de nous encourager à prendre du recul et à réfléchir à certains comportements ? D’apporter une dimension réflexive à notre relation avec les machines ? Comment votre exploration formelle nous invite-t-elle à interagir avec la machine ?
Comme je l’ai mentionné, toutes les œuvres invitent les gens à interagir avec elles. Je n’essaie pas d’imposer un langage ou une idée particulière derrière elles. Différentes personnes peuvent en retirer des opinions et des impressions différentes, et je n’essaie en aucun cas de les dicter. Je ne cherche pas non plus à transmettre beaucoup de messages à travers elles. Le miroir est simplement un objet qui existe ; les gens interagissent avec lui et en retirent tous des idées différentes.
Ce que j’aimerais, c’est que les gens trouvent un moyen de le contempler et d’y réfléchir. Ce serait le scénario idéal. Mon art puise dans ma propre expérience de vie. Par exemple, mon expérience lors de la reconnaissance faciale au centre des visas, où la machine n’arrivait pas à reconnaître mon visage. Elle ne pouvait pas le reconnaître à cause de mon regard asiatique. L’œuvre d’art est née de cette expérience. Quand les gens en entendent parler et qu’ils voient l’œuvre, je veux qu’ils y réfléchissent.
Au-delà d’un aspect qui peut nous impressionner, voire nous laisser un peu perplexes, nous nous interrogeons sur le rôle de l’automatisation. Prenons, par exemple, l’installation « Not sipping, yet swirling (2024) ». La machine peut reproduire le « tourbillon », mais pas le « sirotage ». Nous aide-t-elle ou nous influence-t-elle ?
« Not sipping yet swirling » est également une œuvre personnelle et discrète. Tout le monde considère cette œuvre comme une machine à faire tourner le vin. Mais elle est issue de mon expérience personnelle lors d’événements de réseautage social, où je tiens un verre de vin sans le boire parce que je ne veux pas être vu avec un verre vide. Je ne suis pas très extraverti, au sens où je ne peux pas aller parler à beaucoup de gens tout naturellement. Être vu avec un verre qui n’est pas vide, c’est une sorte d’hésitation à parler aux gens. C’est un des langages. Un autre, c’est qu’il s’agit d’une automatisation et que la machine ne peut pas prendre la décision : au final, c’est à vous de boire.
L’automatisation est présente à tant de niveaux dans nos vies aujourd’hui. Je voulais que les gens se demandent : « Que penses-tu de cette machine ? Est-ce que le fait d’automatiser le tourbillon m’enlève quelque chose ? » C’est assez ridicule d’une certaine manière. Mais certaines personnes m’ont contacté pour me dire qu’elles voulaient l’avoir chez elles, comme objet de collection. Pour pouvoir le poser sur leur table à manger et le montrer. Ce n’était pas l’intention, mais cela aidera certainement certaines personnes. Les gens demandent : « Est-ce que ça améliore le goût du vin ? »
La majeure partie du travail porte sur « qu’est-ce que j’en pense ? Que penser du fait que mes émotions soient exprimées par quelque chose qui n’est pas humain ? Que penser d’une machine qui fait quelque chose que je fais habituellement ? »
En quoi votre recherche et votre pratique artistique se recoupent-elles ? L’une alimente-t-elle l’autre ? Les données de recherche constituent-elles un fondement essentiel pour la conception de vos installations ?
Au cours des six dernières années, j’ai clairement séparé mon travail de recherche de mon travail artistique. J’ai essayé de trouver un point de rencontre où je puisse satisfaire à la fois les techniciens et les artistes, mais c’est un domaine très exigeant et il est assez difficile de trouver un public. Cela s’est naturellement scindé en deux domaines distincts.
Cependant, ces deux domaines s’influencent beaucoup l’un l’autre. Par exemple, lorsque je réalise un travail technique, comme de l’ingénierie, je recherche de nouvelles techniques. J’expérimente souvent de nouvelles approches. Certaines des découvertes que j’ai faites grâce à la recherche nourrissent mon travail artistique. Je teste quelque chose, puis cela alimente le monde artistique, où je peux l’explorer plus en profondeur et voir ce que je peux en faire. Parfois, je le rends plus compréhensible pour le grand public.
Au départ, je faisais beaucoup de travail mécanique, comme de l’électronique. Puis, lors d’une conférence, des scientifiques ont reconnu la valeur de ce travail pour l’industrie.
Comment allez-vous travailler avec Richard dans le cadre de cette résidence ? Quelle est votre relation avec le verre – un matériau organique et malléable qui peut être façonné à la main, mais qui est très souvent utilisé en électronique ?
Ma relation avec le verre est en pleine évolution. Je suis presque novice dans le monde du verre. Le verre possède ses propres caractéristiques et propriétés uniques, et nous devons travailler avec elles ou en tenir compte. Lorsque l’on travaille avec un nouveau matériau, c’est parfois lui qui prend le contrôle et nous guide.
En ce moment, j’apprécie cette étape : je laisse le verre m’emmener dans de nombreuses directions. Dans ce processus, j’essaie de trouver des moyens d’intervenir sur le matériau et de l’influencer.
Richard et moi nous sommes rencontrés lors d’une conférence sur l’art numérique à Lisbonne. Nous avons alors surtout parlé d’artisanat, de créativité et de cognition. Bien que nos parcours soient différents, nous avons beaucoup en commun dans notre approche de la création. J’espère vraiment que nous pourrons créer quelque chose dans le cadre de cette collaboration.
Vous enseignez également vos techniques innovantes : suivez-vous une méthodologie spécifique ? Quels sont les objectifs de vos ateliers ou de vos cours ?
J’enseigne le design d’interaction à la Kingston School of Art. Quand j’étudiais l’art, il n’existait pas de cours qui enseignait l’art et l’électronique au même niveau. Cependant, ces dernières années, on a constaté un intérêt croissant chez les étudiants et le public pour l’intersection de ces deux disciplines.
J’essaie donc aujourd’hui d’enseigner aux étudiants de nombreuses notions techniques, mais pas de la manière traditionnelle dont on forme les ingénieurs. Ils ont des parcours techniques et des centres d’intérêt variés. Les étudiants en art ont généralement une idée de ce qu’ils veulent créer et de la technologie qui leur permettra d’y parvenir.
On apprend en construisant, en échouant et en réessayant jusqu’à ce qu’on soit plus sûr de son processus. Apprendre à travailler avec des ordinateurs et à programmer peut présenter un obstacle important à l’entrée. Mon travail consiste à le réduire et à faire en sorte que les étudiants restent motivés et impliqués, pour qu’ils finissent par se rendre compte : « Oh, j’ai tellement appris ! ».
Quels sont vos projets pour l’avenir ?
Mon avenir en tant qu’artiste contemporain est en constante évolution. Il y a dix ans, je n’aurais jamais pensé travailler avec l’IA. Mon projet est de continuer à créer, à vivre de nouvelles expériences et à voyager. Je veux continuer à vivre des expériences et à développer les techniques pour les capturer. Un autre de mes projets est d’enseigner la programmation, en particulier comment créer des programmes captivants pour les étudiants. Mon objectif immédiat est de former des étudiants pour qu’ils deviennent de bons artistes et designers, et j’espère pouvoir voir ce qu’ils créent.
J’ai aussi un nouveau projet qui démarre en septembre. J’ai créé un dispositif qui recense le nombre de personnes présentes dans l’espace, un peu comme un mécanisme d’horlogerie. Cette idée m’est venue de mon expérience pendant le confinement lié à la pandémie. J’étais simplement curieux de savoir combien de personnes se trouvaient là-haut. Ce travail sera rendu public en septembre. L’IA recueille des informations sur les sites web de la NASA et d’autres agences spatiales. Elle est composée de 15 IA, et si les chiffres qu’elles recueillent ne concordent pas, elles votent pour déterminer quel chiffre afficher. Ce chiffre est ensuite transmis à un appareil.
Le projet sera rendu public en septembre.
Richard Meitner et Freddie Hong ont travaillé sur le prototype du lustre « Anythink » qui sera exposé sur la place Saint-Marc à Venise en septembre. Les deux artistes ont pu faire avancer le projet de manière significative. Un langage lumineux élaboré par un algorithme est à l’étude pour s’associer au design créé par Richard Meitner, qui combine éclairage LED et verre soufflé et est fabriqué dans les ateliers du Cerfav.