Entretien avec Victor-Rarès, professeur de dessin au Cerfav


Les formations verrières ne se déroulent pas uniquement en atelier. Comme pour toute création plastique, le point de départ reste majoritairement le croquis, avant la mise en forme et le travail de la matière verre. Quelle importance le dessin a-t-il pour la conception ? Comment passe-t-on de la 2D à la 3D ? Quels sont les apports d’une pratique à la fois académique et contemporaine ?
Ces questions nous sommes allés les poser à Victor-Rarès, artiste et enseignant au Cerfav depuis une vingtaine d’années.
Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre rôle au Cerfav ?
Je m’appelle Victor-Rarès. Je suis formateur au Cerfav depuis presque 20 ans, donc ça fait un petit bout de temps ! Je suis également artiste plasticien. J’ai une formation académique : de 10 à 18 ans, j’ai fait 8 ans de formation à l’Ecole d’art de Brasov puis 2 années à l’Académie d’art de Bucarest. Ensuite 3 ans à la faculté de lettres, et enfin 5 ans aux Beaux-Arts de Nancy, bref, j’ai eu la chance d’apprendre avec à peu près 27 professeurs de peinture et dessin. Je pense donc avoir après toutes ces années une bonne connaissance du métier.
Le formateur qui était resté 10 ans avant moi, cherchait quelqu’un capable d’enseigner le dessin de façon académique tout en ayant une ouverture contemporaine. Ces deux piliers, je les avais par mes études et par ma passion pour l’art ancien et contemporain. J’avais aussi des connaissances sur la création, la matière, le volume car j’ai étudié à parts égales le dessin, la peinture et la sculpture.
Quelles sont les missions qui vous sont confiées ?
Plusieurs axes m’ont été proposés. D’une part, accompagner les élèves qui préparent le CAP en 2 ans – une étape importante pour eux. D’autre part, suivre les créateurs verriers engagés dans un parcours plus court mais plus intensif [NDLR : passage du CAP en 1 an].
Comment gérez-vous l’hétérogénéité des publics, notamment ceux qui n’ont jamais fait de dessin ?
C’est une très bonne question. En dehors de mon propre apprentissage, qui était plutôt long, la question devient : comment transmettre efficacement à des publics très variés, en un temps beaucoup plus court ? Cela implique une certaine efficacité, une obligation d’être pragmatique. C’est parfois un peu douloureux — on n’a pas toujours le temps d’aller dans les subtilités.
Les élèves en CAP ont deux ans pour être capables de répondre seuls aux questions techniques et créatives : réaliser la pièce en verre en atelier, maîtriser les critères de matière et de volume, dessiner les idées et réaliser un dessin technique (si besoin), et surtout développer une démarche de création. Deux profils se distinguent : ceux qui sont bloqués par la création mais à l’aise avec le savoir-faire, et ceux qui ont de l’imagination mais peinent à le mettre en œuvre techniquement.
La situation la plus délicate reste celle des personnes qui n’ont jamais tenu un crayon en main. On revient alors aux bases les plus fondamentales : comment tenir l’outil en main, quel outil choisir, comment faire, quelle qualité de papier utiliser… Un apprentissage très pragmatique dans les premiers mois, qui se complexifie ensuite progressivement. Et c’est souvent comme ça qu’on parvient à créer un dialogue entre des élèves de niveaux très différents.



Le croquis est-il indispensable à toute démarche de création ?
En observant les meilleurs résultats – que ce soit en dessin, en matière ou en conception – on constate que les plus habiles passent par toutes les étapes. Ils notent une idée sur un bout de papier, de façon imprécise parfois, mais le sens est là. Ils n’ont pas peur de rater. Ils font une esquisse rapide, la mettent de côté, la reprennent, la développent. C’est cela la création !
Il est rare de voir quelqu’un produire un ‘’grand résultat’’ sans être capable de poser ne serait-ce qu’un schéma sur un papier… Aujourd’hui, certains utilisent la 3D comme alternative, et ça peut aider. Mais même les meilleurs en 3D savent dessiner. Le croquis reste un outil de visualisation et de transmission essentiel : on n’a pas trouvé mieux pour l’instant !
Écrire une idée en mots donne une idée de sa nature, mais ça ne donne pas à voir. Pour transmettre une forme, une matière, on en revient toujours à l’image. Le dessin reste le moyen le plus simple et le moins cher pour discuter, évaluer une question technique, communiquer…
Une heure de dessin, c’est un bout de papier et un crayon. Pour tout créateur, c’est toujours la matière la moins coûteuse qui soit.
Vous intervenez aussi en formation Concepteur-Créateur. C’est un public bien différent ?
Tout à fait, et c’est une formation passionnante. J’ai eu la chance d’y participer dès l’origine, dès la première année, et de contribuer à l’élaboration de ses premiers contenus.
Ce qui est intéressant, c’est que les concepteurs créateurs ont déjà un savoir-faire en métier d’art. Et les métiers sont très variés : bijoutiers, ébénistes, tapissiers d’ameublement, vanniers… La liste est longue. Certains ont déjà une base de dessin ou dessin technique ou de volume. Mais d’autres n’ont pas eu de formation dans ces domaines, et pourtant ils doivent désormais concevoir de nouveaux projets et le plus simple pour le montrer reste le dessin.
C’est là que le vrai écart apparaît entre eux car tous savent travailler la matière avec leurs mains, mais quand il faut parler d’un nouveau projet, ils se retrouvent empêtrés dans un blocage — à la fois naturel et compréhensible mais à débloquer d’urgence, car on n’a qu’un an pour le faire !
Le cours de dessin avec eux est partiellement consacré à suivre leurs projets en cours… Ils ont un suivi artistique et design avec d’autres formateurs, et moi je les accompagne sur le dessin — des croquis, des notions, des images, des solutions visuelles diverses qui peuvent alimenter les pièces qu’ils développent.

Comment se manifeste concrètement ce blocage en création ?
On voit des pièces réalisées à partir d’éléments existants avec une très bonne tenue du point de vue de la matière, mais parfois dans un rapport de mimétisme. Bref, des pièces « à la manière de », ou presque identiques à des références existantes. Quand on entre dans la conception pure, quand il n’y a plus rien de donné comme point de départ : ce qu’il faut c’est inventer ! Là c’est souvent le choc thermique.
En fin d’année, on voit qu’ils peuvent avancer de plus en plus seuls. La méthodologie du dessin vient renforcer le suivi artistique et design : pour certains ça permet d’aller plus loin, pour d’autres ça stabilise leurs connaissances. Ce qui est frappant, c’est que des personnes avec des parcours très divers — ayant parfois de grandes intuitions — peuvent se retrouver bloquées sur un simple détail technique. Il suffit parfois de lever ce seul obstacle pour que tout se débloque. C’est cela être professeur.
Y a-t-il d’autres observations que vous souhaiteriez partager ?
Oui. Il y a une pratique qui s’est un peu perdue : le carnet de croquis. Avant, on avait toujours un carnet de dessin dans lequel on notait ses idées au fil du temps…
Ça a glissé vers la tablette, et certains font de très belles choses avec — notamment des applications assez remarquables dans le domaine du vitrail, où l’on peut travailler les cartons comme on le faisait autrefois, mais avec les outils numériques.
Ce que j’observe, c’est qu’on n’est pas vraiment dans la 3D — plutôt dans un Photoshop ou Indesign amélioré. La façon de dessiner change, la sensibilité dans le trait est différente. Sur une tablette, l’épaisseur du trait est choisie à l’avance ; au crayon, elle vient de la pression de la main.
Sur le plan technique, prenons le vitrail : avec la peinture sur verre, la volumétrie, c’est toujours le dessin qui est au cœur. Apprendre à dessiner au crayon reste la façon la plus sûre d’apprendre à voir. En volumétrie, si on ne sait pas où se trouve la lumière, la forme ne paraît pas : il y a des ambiguïtés que le dessin permet de lever.
La tablette peut compléter ce travail, notamment pour développer des maquettes en direct pour un client. Mais dans la plupart des ateliers, les dessins d’idées restent fondamentaux : comment noter quelque chose qui n’existe pas encore, comment le développer, faire des variantes…
C’est là que tout commence.

C’est grâce à cet enseignement fondamental, qui permet d’exposer sa pensée en images et avec clarté, que les apprenants verriers deviennent capables de concevoir des œuvres personnelles de qualité. Chaque formation du Cerfav leur permet d’être exposé en fin d’année dans un lieu culturel en région Grand Est, et montrer le fruit de leur travail au public – en partant d’un croquis.
Le Cerfav accueille chaque année entre 70 à 80 apprentis et propose 10 places par promotion pour les formations « créateur verrier » et « concepteur créateur ».