Dynamique artiste verrier allemand, actif depuis plus de quarante ans, Wilhelm Vernim est reconnu internationalement pour son travail narratif de gravure sur verre, souvent lié à des thèmes sociaux, politiques et poétiques mais aussi remarqué pour ses œuvres aux designs épurés et très graphiques.

Interview
par Anne Pluymaekers, responsable du pôle culture du Cerfav
Anne Pluymaekers : Quel sont les moments marquants de ton parcours ?
Wilhelm Vernim : Ma formation à la Glasfachschule Zwiesel en Allemagne m’a profondément marqué. Ensuite, j’ai dirigé mon propre atelier durant de nombreuses années en Bavière. J’ai également enseigné la gravure sur verre, le modelage et le dessin dans plusieurs écoles spécialisées en Allemagne (Hadamar, Rheinbach). Je suis ensuite devenu verrier itinérant travaillant comme artiste indépendant et enseignant invité dans de nombreux studios, écoles et institutions à travers le monde (Corning Museum of Glass aux États-Unis, Glass Furnace à Istanbul, Canberra Glassworks en Australie, etc.).
AP : Que représente la gravure sur verre pour toi ?
WV : C’est une technique ancestrale qui exige une grande dextérité et un contrôle précis. Elle permet de sculpter, de faire apparaître la lumière dans le verre et de « raconter des histoires ». Sur les pièces réalisées avec la technique du Graal, les sujets gravés à la roue semblent enfouis au cœur de la matière.
AP : Quels sont les graveurs sur verre qui t’ont enseigné leur art ?
WV : Jiří Harcuba, Wilfried Wagner (qui fut mon professeur à l’école de verrerie de Zwiesel) pour n’en citer que quelques-uns. Thomas S. Büchner et Jack Ink m’ont appris à travailler la couleur, notamment à peindre sur toile, ce qui m’est utile tous les jours pour modeler et nuancer la couleur dans la couche du verre.
Durant deux ans, j’ai été formé par Josef Welzel, un des plus grandioses graveurs sur verre. Ses recherches autour des verres diatrètes et ses expérimentations pour recréer ces exceptionnelles pièces romaines à double paroi ont été marquantes. C’est dans cette filiation que je me suis inscrit en déclinant ma version en graal du diatrète.
Pour moi, ces diatrètes sont les pièces les plus sensationnelles de tous les temps techniquement parlant et leur esthétique démontre que les artistes romains étaient déjà de terribles designers. Le motif, à la fois si moderne et si abstrait, reprend les courbes naturelles des rinceaux de la vigne de façon très stylisée.
AP : Dans l’histoire du verre ancien, quel est ton graveur sur verre préféré ?
Dominik Biemann. Ce célèbre graveur allemand excelle dans l’art du portrait. Il a poursuivi au début du XIXe siècle la tradition du verre gravé en Europe centrale.
AP : Quels sont les graveurs actuels que tu trouves les plus talentueux ?
Les paysages de l’américaine April Surgent sont transcendants, les effets d’optique des verres doublés et gravés de Katerine Coleman sont bluffants et la très regrettée Nancy Sutcliffe avait un sens du volume incomparable.
AP : Tu as collaboré avec plusieurs verriers à la réalisation de graal. Quels sont les verriers qui t’ont le plus marqué ?
WV : J’adore travailler avec des souffleurs de verre pour combiner mon travail à froid de graveur sur verre au travail à chaud de Korbinian Stöckle, Scott Chaseling et Mark Locock.
Scott Chaseling m’épate toujours, ses roll-up sont fantastiques. Il a la faculté d’expérimenter et de se renouveler perpétuellement. Actuellement, ses installations avec des morceaux de bouteilles découpées le font de nouveau sortir avec brio de sa zone de confort.
Durant ma formation en design, j’ai également découvert le soufflage du verre. Actuellement, je collabore avec des collègues verriers, comme dans le projet « Gnomes » que j’ai pu réaliser avec Korbinian Stöckle au Musée du Verre de Gernheim. Il a été exposé au Musverre, en 2024. C’est une installation composée de 88 nains de jardin en verre coloré. Cette œuvre engagée fait 88 allusions à Hitler. C’est une armée qui exprime la notion de conquête, qui parle de fascisme, de nationalisme… Chacun d’eux symbolise une catégorie sociale via un attribut marquant, qu’il soit religieux, idéologique ou matériel. Le message que je veux transmettre est que chacun a le droit de jouir de la liberté d’être la personne qu’il souhaite, sans être contraint par des limites sociétales imposées.
AP: Outre ton travail de verrier, j’ai pu découvrir que tu organises des expositions dans toute l’Europe. Pourrais-tu m’en dire davantage ?
WV : Oui, j’ai curaté plusieurs expositions dont trois rétrospectives consacrées à Josef Welzel. En 2022, j’ai souhaité créer mon propre musée, le « LILIPUT – Museum for Contemporary Glass ». Ce musée de taille réduite, au format d’une maquette, me permet de présenter mes créations et d’exposer des œuvres d’artistes qui s’expriment via la gravure à la roue, tout comme moi. Facilement déplaçable, il a déjà circulé en Allemagne, en France et aux Pays-Bas.
AP : Tu es aussi actif dans le Glass Engraving Network/ GEN et Glass Artists’ Association NRW e.V. Que t’apportent tous ces engagements ?
WV : Le réseau, l’entraide, les amitiés qui en découlent sont importants pour moi. Cela donne de la visibilité à notre art si rare, si méconnu. Bien entendu, l’union fait la force !
AP : Le 1er février dernier, tu es devenu le nouveau directeur du Glass Museum à Lette. En voilà un sacré nouveau défi. Peux-tu nous parler de cette institution et des futurs projets que tu souhaites y mener ?
WV : La fondatrice du Glasmuseum Lette , Lilly Ernsting (1930-2023), a constitué, durant 50 ans, une des plus grandes collections d’œuvres en verre contemporain, comportant plus de 3 000 oeuvres. Le glass museum a ouvert en 1996. Il présente la plus grande collection de verre contemporain dont les réserves sont visibles et par le biais d’expositions temporaires. Je dispose d’un budget d’achat qui me permet d’acquérir de nombreuses pièces chaque année afin de développer la collection.
L’exposition de janvier est annuellement consacrée à donner de la visibilité à ces nouvelles pièces. « L’autre moitié (dérive bleue #1) » qui a été acquise auprès de Karoline Jeuffroy [ lire son interview ] et qui a été réalisée au Cerfav a été exposée jusqu’au 21 juin 2026.
Je prépare déjà la première exposition « Entwicklungen 50-30-20 », en français « Développements 50-30-20 ». L’objectif sera de montrer côte à côte des pièces anciennes appartenant à la collection du musée et leurs créations actuelles. Je souhaite développer des partenariats et inviter les jeunes verriers tout droit sortis des écoles européennes telle que le Cerfav.
Au cours des deux prochaines années, j’aimerais créer un petit atelier dans le musée pour proposer des activités à destination des écoles sur le territoire et inviter des artistes en résidence.
La gravure à la roue en vidéo
Wilhelm Vernim nous a fait l’honneur de nous offrir une démonstration de sa dextérité à la gravure à la roue. Il travaille le matériau comme une aquarelle, appliquant avec patience un travail de gravure couche par couche pour faire émerger un dessin minutieux et sensible. Toute la révélation arrive par la lumière et les effets de couleur selon l’épaisseur laissée. Un travail minutieux, une technique hypnotique, et un résultat poétique.