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Rencontre avec Philippe Garenc : son œuvre « Ville(s) invisible(s) » rejoint la collection verre du Musée des beaux-arts de Nancy

  • Culture

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L’œuvre Villes Invisibles signée par Philippe Garenc, artiste plasticien, designer, verrier, vient de faire son entrée dans les collections du musée des Beaux-arts de Nancy. Elle a pris place dans la section Verre moderne et contemporain au sein du parcours permanent. Une belle occasion pour l’interviewer, évoquer sa démarche artistique, son rapport aux technologies et sa vision de la création.

Interview par Anne Pluymaekers, responsable du pôle culture du Cerfav

Ville(s) Invisible(s) – Philippe Garenc, photo © François Golfier
© Philippe Garenc – portrait

Peux-tu nous donner un ou deux mots pour te définir ?

Grand et rêveur.

Qu’est-ce qui t’a orienté vers les arts plastiques ? Y a-t-il eu une œuvre, un artiste ou une rencontre qui t’a éveillé à l’art et a développé ta manière de créer ?

Ma mère, l’envie de m’échapper. Ma pensée en chou-fleur. 

Paul Cézanne et ses sphères, cubes et cylindres, puis Picasso, Braque et le cubisme. Puis Jean-Michel Basquiat et son passage du graffiti à la toile.

Quels sont les grands jalons de ton parcours ?

L’option arts plastiques au lycée et l’école municipale des Beaux-Arts de Castres, le dessin d’observation et la peinture réaliste.

Les Beaux-Arts de Toulouse, l’étude des arts classiques chinois et la découverte de l’installation in situ.  

L’université Toulouse Jean Jaurès et le département arts plastiques – arts appliqués avec un diplôme de fin d’études sur la création multimédia.

Le retour à la pratique avec le CAP miroitier décorateur sur verre et le diplôme de créateur verrier du Cerfav, en tant que modeleur plasticien. 

L’atelier l’Ergastule, artistes éditeurs de multiples

Comment ta pratique a-t-elle évolué depuis tes débuts jusqu’à maintenant ?

Les débuts prennent racine dans le monde du skate et du rap old school. Bombes, marqueurs, lettrages, représentation fantaisie. 

Puis la recherche a pris aux Beaux-Arts dans l’espace et la philosophie taoïste, avec en particulier le Traité sur la peinture du moine Citrouille amère – Shitao. 

Je me suis beaucoup questionné sur le geste, l’outil et l’œuvre en train de se faire. 

Les enseignements reçus dans le supérieur avec l’avènement de l’ère numérique m’ont permis d’apprendre à utiliser les outils numériques multimédia comme des médiums en sus des traditionnels comme le dessin, la peinture ou l’argile. La modélisation 3d, l’image de synthèse sont devenus pour moi des moyens plus abstraits de représenter des idées. 

Le travail du verre m’a renvoyé à la cosmogonie chinoise et à mon attachement au paysage. C’est à ce moment-là que l’expérimentation croisée a eu lieu avec les métiers d’art. De façon synchrone avec le développement des outils de création et de fabrication numérique à dimension personnelle tels que l’imprimante 3d ou la découpe laser. 

Aujourd’hui c’est le retour au trait et à la couleur qui m’anime. 

Quelles sont tes sources d’inspiration ? Comment inities-tu de nouvelles créations ?

Je m’inspire de la nature, de l’histoire des arts anciens, classiques, modernes et contemporains, de la pensée taoïste, de mon quotidien c’est-à-dire des livres, des films, des magazines, des lieux, des spectacles, des artistes. 

Quelle place occupent l’imaginaire et le récit dans ton travail ?

L’imaginaire vient par alternance avec l’observation du motif. C’est plutôt dans les moments où mon subconscient est chargé. Le représenter, c’est se libérer. 

Avec Villes invisibles, c’est tout l’imaginaire qui se déploie à la lecture du livre d’Italo Calvino qui m’a donné envie de créer des images et des formes. 

Tu utilises parfois l’impression 3D et les outils numériques. Selon toi, ont-ils des atouts particuliers que n’offrent pas les techniques traditionnelles ?

Leurs atouts principaux sont la précision, la répétition, le copier-coller, le calcul arithmétique et algorithmique, la simulation, la cotation. 

Comment articules-tu artisanat, matière et technologies numériques ?

Naturellement dans ma démarche de création. Je suis entré dans la création numérique par l’image, puis la frustration de la forme tangible m’a amené vers l’impression 3D et l’usinage.

L’intelligence artificielle modifie-t-elle ton regard sur la création artistique ?

J’ai essayé comme tout le monde de créer des images. Des formes aussi, des vidéos et des pistes sonores. Je n’y ai pas trouvé mon compte et je trouve que plus la technologie avance et moins c’est intéressant dans ma recherche artistique. Au contraire, ça ne fait que renforcer ma conviction que les arts traditionnels restent plus proches de ce qu’est l’humain. Je ne suis pas intéressé par la reproduction mécanique du réel. Je veux interpréter ce que je vois.

Ville(s) Invisible(s), détail – Philippe Garenc, photo © François Golfier
Ville(s) Invisible(s), détail – Philippe Garenc, photo © François Golfier

Quelle œuvre te représente le mieux aujourd’hui ?

Quand Villes Invisibles a été révélée au public lors de la Biennale du Verre à Carmaux, j’avais fait le choix de montrer un dessin à l’encre de Chine exécuté au pinceau comme on peut le voir dans la tradition chinoise. C’était important pour moi cette balance, ce contraste entre l’œuvre en verre et la nudité du geste sur le papier. C’est entre ces deux choses que je suis. La sophistication d’un côté et le dénuement de l’autre. Villes Invisibles est le fruit d’une longue recherche sur le verre, l’impression 3D et l’architecture archétypale. 

Pourrais-tu nous en dire plus sur cette recherche ?

Villes Invisibles est un ensemble complexe qui voit le jour en 2009 et se termine en 2019. C’est un travail de recherches techniques et d’expression d’un imaginaire personnel. C’est aussi une œuvre majeure dans ma pratique de modeleur-mouliste verrier. Elle met en forme des recherches théoriques et pratiques sur les arts du verre et du cristal. Elle cherche à s’inscrire dans une tradition et dans l’avant-garde. 

Tu as souhaité l’offrir au musée des Beaux-arts de Nancy. Quelles sont les raisons qui t’ont motivé à entreprendre cette démarche ? La volonté de lui donner une visibilité publique ? Comment s’est déroulée la donation ? Quels sont les critères d’intérêt qui ont été retenus par les conservatrices et le comité d’acquisition ?

En 2018, quand j’ai quitté le Cerfav où j’ai enseigné et expérimenté pendant presque dix ans, j’ai pris de la distance avec le monde du verre. Villes Invisibles venait juste d’être produite en majeure partie et a suscité de l’intérêt dans cette communauté et ses lieux d’exposition. 

Puis avec l’éloignement de l’atelier verrier, elle a fini par entrer dans le silence de sa caisse de transport. De l’eau a coulé sous les ponts. Je le déplorais car j’avais la conviction que cette œuvre était le fruit de recherches techniques et plastiques approfondies et que manifestement elle était unique et novatrice en son temps. 

Il y a eu deux déclencheurs qui se concentrent en une visite avec mes enfants au musée des Beaux-Arts de Nancy. Ma fille m’a posé la question du pourquoi je n’exposais pas dans ce musée ? Je ne sais plus exactement ce que je lui ai répondu mais pour y avoir vu l’exposition Architectures impossibles Villes Invisibles aurait pu avoir parfaitement sa place, je le voulais. 

Le même jour, je suis passé par la librairie du musée et j’ai ouvert la publication récente Verre contemporain dans les collections du musée des Beaux-Arts de Nancy, et j’ai découvert à l’intérieur une de mes sculptures numériques en verre. J’ai écrit alors aux responsables de la publication pour les prévenir que je n’avais pas été mis en courant. Ce fut, sans le décider, mon cheval de Troie. J’ai profité de l’occasion pour proposer une donation. Cette œuvre ayant été financée en majeure partie par le Musée du Verre de Carmaux, il m’apparaissait évident que pour suivre ma trajectoire personnelle, celle-ci devait redevenir publique. 

Ville(s) Invisible(s) – Philippe Garenc, photo © François Golfier

Suite à ma sollicitation, j’ai rencontré Marion Pacot, conservatrice en charge des collections verre moderne et contemporain. Nous avons échangé, afin de nourrir le dossier qui a été présenté au comité d’acquisition. L’état de conservation de l’œuvre a été expertisé. Au terme de cette préparation de plusieurs mois, le dossier a été présenté au ministère de la Culture. Je me suis ensuite engagé à léguer Villes Invisibles ad vitam eternam au musée des Beaux-arts de Nancy. 

La collection du musée des Beaux-Arts a été, lors de ma formation verrière en modelage et en moulage en Lorraine, une source de connaissances directe de l’histoire de l’Art du verre. L’Art nouveau en Lorraine a profondément alimenté mes recherches artistiques dans ses dimensions sociale et économique. Cette collection est, pour le connaisseur, d’une immense richesse. Elle est aussi la mémoire de ce qui a eu lieu ici à Nancy et dans sa région. J’ai le sentiment que tout le travail accompli au Cerfav s’est inscrit dans cette filiation. Entrer dans ses collections était une forme d’accomplissement symbolique, technique, artistique et historique. Une reconnaissance bien méritée, si je puis dire, pour quelqu’un qui n’appartient plus directement au milieu. 

L’intérêt d’une telle œuvre est, je pense, son ouverture à la conjonction d’un médium ancien comme le verre et de la conception-fabrication numérique. C’est un geste mis au point pour le projet. Le fruit d’une hybridation contemporaine qui a été si importante dans mon parcours d’artiste-formateur. 

C’est aussi l’occasion de rappeler l’existence au même moment des Arts codés sur le site du Cerfav à Pantin. L’innovation dans l’art vient souvent avec l’arrivée de la nouveauté technologique; que ce soit pour questionner ou pour produire de nouveaux possibles. C’est là l’essentiel il me semble. 

Quelle est la question que personne ne te pose mais à laquelle tu aimerais répondre ?

Pourquoi as-tu pris de la distance avec le monde du verre ? Dans quel héritage spirituel ancres-tu ta pensée sur le monde ?

Apprécies-tu les collaborations ? Si tu pouvais collaborer avec n’importe quel artiste, vivant ou disparu, qui choisirais-tu ?

J’apprécie les collaborations et je serais prêt à collaborer avec des structures comme le Cerfav par exemple pour donner un visage aux recherches scientifiques. Si je devais choisir un artiste aujourd’hui, ce serait avec un metteur en scène, un cinéaste, un chorégraphe. 

J’aurais pu dire aussi David Hockney car c’est vraiment celui qui me guide depuis longtemps. 

J’ai beaucoup collaboré avec des artistes plasticiens dans le cadre des ateliers d’édition de multiples d’artistes chez Ergastule à Nancy. C’était enrichissant d’être l’artisan. 

Quels sont tes projets en cours ou ceux que tu ambitionnes de réaliser dans les prochains mois ou années ?

Dans les projets en cours, il y a la création d’un décor de spectacle équestre, une exposition collective avec des élèves dans l’espace d’art et de culture du lycée où j’interviens.
Une collaboration avec un artiste musicien.
Je réalise aussi une œuvre funéraire posthume en verre sablé pour ma défunte mère.
Côté dessin et peinture, je poursuis la pratique quotidienne pour faire naître quelque chose de neuf à exposer.


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