Un article écrit par Yannick Roussel, directeur pédagogique au Cerfav

“Qui cherche la perfection obtient l’excellence”. Jori Cazilhac
Dans les formations aux arts verriers, l’erreur est souvent perçue comme un écart à la norme technique ou esthétique. Pourtant, les recherches en sciences de l’éducation montrent qu’elle constitue un élément fondamental du processus d’apprentissage. Dans des métiers où la maîtrise de la matière, de la température, du geste et du temps est essentielle, l’erreur devient un indicateur précieux des raisonnements en cours de construction. L’enjeu pédagogique n’est donc pas de supprimer l’erreur, mais de l’identifier, l’analyser et l’utiliser comme support de développement des compétences.
Définir l’erreur : d’un échec à une ressource pédagogique
Pour Astolfi (2015), l’erreur ne doit plus être considérée comme une faute à sanctionner mais comme « un outil pour enseigner ». Elle révèle les représentations de l’apprenant et les obstacles qu’il rencontre dans la construction de ses savoirs.
Selon cette approche, l’erreur constitue un indicateur du cheminement intellectuel de l’élève. Dans les ateliers verriers, elle peut prendre la forme d’une mauvaise gestion de la viscosité du verre, d’une déformation de la pièce, d’un défaut de recuisson ou encore d’une erreur de dosage des émaux. Ces manifestations ne traduisent pas nécessairement un manque de compétence mais souvent une compréhension encore incomplète des phénomènes physiques et techniques.
Astolfi (2015) souligne ainsi que l’erreur « est normale, logique et féconde » dans tout processus d’apprentissage.
Les principaux types d’erreurs en formation verrière
L’analyse des erreurs permet d’adapter les stratégies de remédiation.

Astolfi (2015) distingue notamment :
- les erreurs liées aux représentations initiales ;
- les erreurs dues à une mauvaise maîtrise des procédures ;
- les erreurs résultant d’une surcharge cognitive ;
- les erreurs liées à un transfert inadapté de connaissances.
Dans les arts verriers, ces catégories peuvent se traduire respectivement par :
- une mauvaise compréhension du comportement thermique du verre ;
- une succession incorrecte des étapes de fabrication ;
- une difficulté à coordonner simultanément souffle, rotation et contrôle de la température ;
- l’application d’une technique adaptée au verre soufflé mais inappropriée au verre filé.

La remédiation : transformer l’erreur en apprentissage
La remédiation consiste à mettre en place des actions pédagogiques permettant à l’apprenant de comprendre l’origine de son erreur et de construire de nouvelles stratégies d’action.

Dans les ateliers verriers, la remédiation peut prendre plusieurs formes:
- l’analyse collective des productions ;
- l’auto-confrontation à partir de photographies ou de vidéos ;
- les démonstrations commentées ;
- les essais répétés avec variation des paramètres techniques ;
- la verbalisation des choix opérés pendant l’action.
Cette démarche rejoint le concept de pratique réflexive développé par Schön (1994), selon lequel le professionnel apprend en réfléchissant sur son action et sur les résultats obtenus.
Valoriser l’erreur dans la culture de l’atelier
L’un des défis de la formation artistique et artisanale consiste à créer un climat dans lequel l’erreur est acceptée comme étape normale de progression. Lorsque l’apprenant craint le jugement ou la sanction, il tend à limiter sa prise d’initiative et son exploration technique.
À l’inverse, une pédagogie qui valorise l’analyse des erreurs favorise l’expérimentation, la créativité et l’autonomie. Dans les arts verriers, où la maîtrise du matériau repose largement sur l’expérience accumulée, les échecs techniques deviennent progressivement des ressources professionnelles. Les défauts de fabrication, les pièces cassées ou déformées constituent alors une véritable mémoire des apprentissages.
Astolfi (2015) considère que l’erreur est un « indicateur des processus intellectuels » mobilisés par l’apprenant.
Ouverture : l’apprentissage vicariant et la valorisation collective de l’erreur
La valorisation de l’erreur peut être enrichie par les travaux d’Albert Bandura sur l’apprentissage social. Selon Bandura (1986), une grande partie des apprentissages s’effectue par observation des comportements d’autrui et de leurs conséquences.
Dans un atelier verrier, l’apprenant ne progresse pas uniquement grâce à ses propres essais. Il apprend également en observant les réussites et les erreurs de ses pairs, des formateurs ou des artisans expérimentés. Cette forme d’apprentissage, qualifiée de vicariant, permet d’anticiper certaines difficultés techniques sans avoir à les expérimenter directement. Quid de l’absence du formateur? Préjudiciable ou terrain fertile à la libre expression du développement des compétences ?
Bandura (1986) montre que l’observation des réussites et des erreurs d’autrui constitue une source majeure d’apprentissage vicariant.

Ainsi, l’erreur peut devenir un objet collectif de réflexion et un support de transmission professionnelle. Dans cette perspective, les formations aux arts verriers gagneraient à développer des dispositifs d’analyse partagée des productions, favorisant à la fois l’apprentissage technique, la réflexivité et la coopération entre apprenants.

Approfondir l’analyse de l’erreur : les apports de Bachelard et Perrenoud
La conception contemporaine de l’erreur comme ressource pédagogique trouve également un écho dans les travaux de Gaston Bachelard et de Philippe Perrenoud. Pour Bachelard (1938), l’apprentissage scientifique ne consiste pas seulement à accumuler des connaissances, mais à dépasser des « obstacles épistémologiques », c’est-à-dire des modes de pensée préexistants qui empêchent la compréhension de nouveaux phénomènes. L’erreur apparaît alors comme la manifestation visible de ces obstacles. Dans les arts verriers, certaines conceptions intuitives du comportement du verre ou de la transmission de la chaleur peuvent constituer de tels obstacles et nécessiter un travail explicite de déconstruction.
Cette perspective rejoint l’analyse d’Astolfi (2015), pour qui l’erreur révèle les raisonnements de l’apprenant et permet d’identifier les obstacles rencontrés. L’erreur devient ainsi un outil de diagnostic pédagogique indispensable à la progression.
De son côté, Perrenoud (1998) souligne que l’apprentissage repose sur des processus continus de régulation. L’erreur fournit des informations essentielles permettant à l’apprenant comme au formateur d’ajuster leurs actions. Dans une logique de développement des compétences professionnelles, la remédiation ne vise pas uniquement la correction immédiate de l’erreur, mais la construction progressive de stratégies efficaces d’action et de réflexion. En atelier verrier, l’analyse d’un défaut de forme, d’une fissuration ou d’un problème de cuisson participe ainsi à la construction d’une véritable expertise professionnelle. Pour mémoire, Perrenoud (1998) rappelle également que l’apprentissage s’appuie sur des mécanismes permanents de régulation et d’ajustement des actions.

Bachelard (2011) affirme que « l’on connaît contre une connaissance antérieure », soulignant que les erreurs constituent souvent l’expression d’obstacles à dépasser.
Cette approche montre que l’erreur ne constitue pas une rupture dans l’apprentissage, mais une étape normale de la construction des savoirs et des compétences. Lorsqu’elle est analysée et exploitée pédagogiquement, elle devient un puissant levier de professionnalisation et un passage obligé vers le développement des compétences. De plus, ces apports théoriques renforcent particulièrement la pertinence d’une pédagogie de l’erreur dans les formations aux arts verriers, où la maîtrise du geste se construit par l’expérimentation, l’analyse réflexive et l’observation des pratiques professionnelles.
« Il n’y a que celui qui ne fait rien qui ne se trompe jamais. »
Bibliographie
- Astolfi, J.-P. (2015). L’erreur, un outil pour enseigner (12e éd.). ESF Éditeur.
- Bachelard, G. (1938/2011). La formation de l’esprit scientifique : Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective. Vrin.
- Bandura, A. (1986). Social foundations of thought and action: A social cognitive theory. Prentice-Hall.
- Perrenoud, P. (1998). Construire des compétences dès l’école. ESF Éditeur.
- Schön, D. A. (1994). Le praticien réflexif : à la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel. Les Éditions Logiques.